F. Peregrino
La Lettre G n.1 - 2004
Sur la fraternité
Si l’on considère le prix qui est accordé à la fraternité dans la plupart des organisations initiatiques, il ne semble pas dénué d’intérêt d’y consacrer quelques mots, pour chercher à déterminer les raisons qui sont à la racine de cette mise en valeur. Afin de rendre notre exposé plus simple et plus clair, nous nous limiterons ici à examiner ce sujet en partant plus particulièrement du point de vue des formes initiatiques occidentales, plus familières non point à la totalité des lecteurs mais tout au moins à une partie d’entre eux; ceci ne veut pas dire, toutefois, que nous ne recourrons pas à d’autres sources si cela paraît opportun, et peut mieux illustrer notre pensée.
En remontant aux Anciens Devoirs de la Franc-Maçonnerie, on découvre, insérée de façon plus ou moins voilée parmi les règles normatives qui y sont énumérées, une indication précieuse pour notre recherche: il y est affirmé que «l’amour fraternel [constitue] la pierre de fondation et la clef de voûte, le ciment et la gloire de cette antique Fraternité» 1 .
Cette formulation, à la fois concise et riche en contenus, reflète admirablement la doctrine traditionnelle, notamment dans son application au domaine propre à la Maçonnerie. Les termes qui y sont employés revêtent un caractère technique qui, dans le cas des anciens opératifs, devait être de nature à leur rappeler immédiatement une série de notions liées à la pratique du métier, mais également et surtout susceptibles, du moins pour ceux qui y étaient aptes, d’une adaptation tout aussi rigoureusement «technique» à l’art de la vie.
Maintenant, il est clair que l’assimilation de l’amour fraternel à la «pierre de fondation» ne peut pas avoir la même signification que son assimilation à la «pierre» ou «clef de voûte», car il y a entre les deux toute la distance qui sépare la «virtualité» de l’«effectivité». En vérité, cette distinction se rapporte à la nécessité de poursuivre le développement de l’amour fraternel dès le début et tout au long du parcours de la voie initiatique, le Maçon étant tenu de s’efforcer de mener à terme en lui-même l’oeuvre de construction de l’esprit fraternel pour qu’il lui soit enfin possible de s’établir dans l’«union parfaite». Il est indubitable, en outre, qu’un entraînement du mental et du comportement visant à faire constamment prévaloir l’esprit fraternel sur les intérêts égoïstes agit comme un «ciment» ou comme un liant entre chaque membre de l’organisation initiatique, en garantissant une cohésion plus ou moins grande du lien fraternel selon le degré de maturité atteint par chacun 2 .
Il s’agit, en fin de compte, d’un processus tout intérieur qui ne peut que trouver sa correspondance dans une pratique méthodique propre à conduire vers la réalisation initiatique. À ce propos, il est bon de rappeler que les Anciens Devoirs fournissent une certaine règle de vie qui recommande, entre autres, d’«éviter toutes les disputes et questions, toutes les médisances et calomnies, ne permettant aux autres de diffamer quelque honnête frère que ce soit, mais défendant son caractère et lui consacrant les meilleurs offices pour autant que le consente votre honneur et votre confiance, sans plus» 3 .
Mais, au-delà des normes transmises par écrit dans les documents qui nous sont parvenus, normes désormais accessibles dans divers ouvrages publiés, il y a aussi dans les Anciens Devoirs une ouverture explicite à des «devoirs» communicables «par une autre voie», ce qui peut faire allusion à quelque chose de beaucoup plus approprié au caractère strictement «réservé» et plutôt personnel que revêt une méthode de réalisation initiatique, dont ne peuvent tout au plus transparaître à l’extérieur, cristallisées dans un écrit, que des indications touchant à des applications d’ordre général et qui, de ce fait, sont considérées en quelque sorte comme relativement exotériques.
Sur ce point, d’autres voies initiatiques, différentes de la voie maçonnique, peuvent offrir des précisions plus détaillées et il peut être utile, pour en favoriser la compréhension, de reprendre certains passages extraits de textes du Soufisme qui sont dus aux Shuyukh Muhammad at-Tâdilî et Djâlal-ud-dîn Rumî. «Les qualités de caractère du Cûfî – dit le Sheikh at-Tâdilî – font que, quand tu es irrité après lui, il te répondra par l’équanimité (…). Elles veulent aussi qu’il pardonne à celui qui lui a fait du tort, qu’il s’efforce de renouer les relations d’amitié avec celui qui les a rompues et qu’il agrée les demandes de celui qui a repoussé les siennes (…)».
«L’amitié oblige à la sincérité dans les rapports des Frères et des foqarâ, extérieurement et intérieurement. D’après une maxime: “Quand vous êtes en compagnie des Cûfîs, soyez-le avec sincérité, car ce sont des espions des coeurs. Ils entrent dans vos coeurs et en sortent d’une manière que vous ne prévoyez pas”. En effet, tu es le miroir de tes Frères: ils regardent dans ton miroir ce qui est à l’intérieur (…). Et d’après un adage: “Nul ne dissimule une chose sans qu’elle paraisse sur sa figure et dans les mots qui lui échappent” (…). Mais les Cûfîs sont préservés de dissimuler car ils ont revêtu le manteau de la pureté, et c’est pour cela qu’ils se nomment Cûfîs. L’amitié implique la modestie (dans les relations) entre les Frères, la libération de tous les emportements du caractère, la conviction que l’on a moins de valeur que les Frères (…). L’une des conséquences de l’amitié est de faire semblant de ne pas s’apercevoir des faux pas des Frères, de cacher leurs fautes, de prier pour leur pardon, et de rechercher leurs excuses possibles, ainsi que le dit cette maxime des Cûfîs: “Recherche pour ton Frère soixante-dix excuses, et si tu ne les trouves pas, reviens vers ton âme avec suspicion et dis-lui: ce que tu vois en ton Frère, c’est ce qui est caché en toi!”» 4 .
À cet égard, Djâlal-ud-dîn Rumî dit: «Si tu découvres un défaut en ton frère, il te faut savoir qu’en toi-même ce défaut existe. (…). Écarte ce défaut qui te blesse: en réalité c’est par toi-même que tu es meurtri. (…). Tous les défauts, comme la tyrannie, la haine, l’envie, la cupidité, l’absence de pitié (la concupiscence, la colère), l’orgueil, quand ils existent en toi ne te blessent pas, mais quand tu les aperçois chez autrui, tu t’effarouches et tu en es blessé» 5 . «L’amitié – continue à dire le Sheikh at-Tâdilî – implique que l’on s’informe des soucis des foqarâ, que l’on travaille à hâter l’accomplissement de leurs affaires dans la mesure du possible, que l’on aille sou- vent les trouver chez eux pour les visiter et renouveler l’alliance (…)». «La noblesse de caractère, c’est le taçawwuf, tout entier. Elle suppose le renoncement à l’amour de commander parmi les foqarâ, le renoncement à l’amour de l’ostentation, le renoncement à l’amour des honneurs. Le faqîr ne devra pas se vanter de dépasser les foqarâ par sa science, par sa connaissance ou par ses états, mais il pensera d’abord à son propre retard à se dégager des passions de son âme et à précéder (ses Frères) dans la recherche de tout ce qui peut les contenter (…). En un mot, la Voie des Cûfîs est Voie d’Union; leurs souffles et leurs moeurs sont l’amitié dans l’Union. Car l’Union est le principe de l’existence et le principe de ce qui se différencie dans tous les mondes» 6 .
Ces citations, choisies à partir d’une source qui, en pratique, se révèle presque inépuisable car elle offre, en les affinant toujours davantage au fur et à mesure, de multiples adaptations à la diversité des possibilités, ces citations, disions-nous, peuvent en tout cas suffire à faire comprendre que cette méthode vise au dépassement des barrières limitatives qui entourent le «moi» vis-à-vis des «autres», et cela par la renonciation aux limitations qui découlent de l’autonomie individuelle.
D’autre part, en Maçonnerie, du moins d’un certain côté, les choses ne semblent pas se présenter de manière très différente, si l’on considère que le symbolisme maçonnique exige que les diverses pierres soient taillées et polies jusqu’à l’effacement de chaque défaut particulier susceptible de compromettre leur assemblage, afin de concourir ainsi à la solidité la plus grande de l’ouvrage 7 .
En ce qui concerne la méthode de réalisation de l’union fraternelle, on peut, à grands traits, avancer l’idée qu’un «processus de construction de la fraternité » est une conséquence naturelle de la progression de l’effort concentré sur un processus parallèle: le «processus de démolition» de cette ten- dance à l’individualisme qui est le propre de l’état profane; nous ne voyons pas d’autre possibilité et, tout bien considéré, nous pensons que c’est là la seule manière réaliste et positive d’aborder la question, et d’éviter que les bonnes intentions ne se dissolvent dans le néant.
Naturellement, dans le «travail collectif», il y a un moyen «opératif» qui concourt à cette fin, à condition toutefois que soient respectées des conditions déterminées, parmi lesquelles il faut compter en premier lieu la qualité de l’ambiance collective 8 . En outre, sur le plan personnel, il ne faut pas oublier que l’attitude qui s’accorde avec la démarche de l’initié doit être tout autre que passive, du moins à l’intérieur de lui-même, et cela dès les premiers pas de l’Apprenti: attentif au travail collectif, il doit être prompt à saisir toute occasion propice pour cerner ses propres défauts; cela représente de très loin la chose la plus difficile car elle requiert qu’il soit animé d’une ferme intention et d’une grande sincérité y compris envers lui-même; l’imperfection une fois décelée, il ne s’agit ensuite que de s’attacher à la gommer, ce qui dépend exclusivement de la sphère de la volonté.
Peut-être est-il maintenant plus facile de comprendre pourquoi en général l’activité de l’initié doit être principalement tournée vers l’intérieur: en effet, même lorsque ce sont les faits extérieurs qui sollicitent son attention, ce n’est pas en tant que tels qu’ils peuvent l’intéresser et par suite l’entraîner à juger des affaires d’autrui, mais en tant qu’éléments lui permettant de retirer un avantage, une indication susceptible d’être transférée en son propre intérieur, dans une activité qui, tout entière, vise à le faire progresser dans le dégrossissement de ses propres aspérités, de ses propres défauts. À ce propos, une image nous vient à l’esprit: celle d’un Maçon qui, concentré en lui-même, s’attache à tailler sa propre pierre, bien conscient que jamais personne ne pourra de l’extérieur se substituer à son effort, qui est et demeure purement personnel.
Bien entendu, ce que nous venons de dire se rap- porte tout particulièrement à ce que nous appelons un «processus de démolition»; l’autre face de la médaille, c’est-à-dire le «processus de construction de la fraternité» qui en découle, fait que la qualité de l’initié se reporte sur l’entourage de façon plus ou moins effective suivant le degré de développement atteint et avec des caractéristiques qui pourront aussi différer selon les attributions qualitatives qui déterminent les diverses natures. En clair, plus on réussira à progresser vers la «démolition», plus on sera en mesure de «vivre» la fraternité.
Disons enfin que, une fois qu’un seuil déterminé du «processus de démolition» aura été franchi, on sera passé d’une certaine vision de la «réalité», brouillée par la domination des passions et où tout est mesuré en termes d’opposition au «moi», à une réalité différente de la première, caractérisée par la prévalence de la vertu, où toute chose est considérée sous l’aspect de la complémentarité et où le «moi» cède la place au «nous»; là, les attributs manifestés par les diverses natures se renforceront tour à tour, rendant possible cette harmonie d’intentions nécessaire pour procéder avec promptitude à l’ouvrage commun. Dans un cas semblable, on pourra donc affirmer que l’«opposition» initiale a désormais été dépassée, sa transmutation en «complémentarité» s’étant opérée 9 .
Il ne faudrait cependant pas en inférer que le but ait été atteint: comme nous l’avions déjà laissé entrevoir d’une certaine manière au début de cette étude, il s’agit en réalité d’une étape, certes très importante et nécessaire, mais seulement d’une étape dans le cours de la voie maçonnique qui conduit à l’union fraternelle, puisque, en effet, l’«union» va bien audelà de la «complémentarité».
Et c’est justement pour cette raison que dans les Anciens Devoirs on arrive, à la fin, à assimiler l’amour fraternel à une pierre de construction très spéciale, une pierre qui, tant par sa forme que par la position qu’elle est destinée à occuper, est unique dans tout l’édifice: nous voulons parler de la «clef de voûte », dont la pose va marquer, en même temps que la conclusion de l’oeuvre de construction, le véritable «couronnement» de celle-ci; placée par le haut, elle va s’imbriquer dans l’oeil du dôme ou de la voûte, assurant ainsi, selon les règles de l’art, la plus grande solidité à la construction tout entière.
Chef-d’oeuvre dans le chef-d’oeuvre, en même temps terme de l’ouvrage architectonique et principe de son indestructibilité, elle en exprime la raison ultime et en synthétise en quelque sorte la mise en oeuvre tout entière 10 .
Eh bien, mettre en rapport l’amour fraternel avec ce qui vient d’être dit de la «clef de voûte» implique vraisemblablement la possibilité d’une «exaltation», non pas seulement virtuelle, mais pleinement effective, au-delà de chaque forme, capable de transporter celui qui la réalise dans l’«union parfaite» où tout devient Un.
Même si la lecture des symboles constructifs nous permet de concevoir une possibilité de ce type, si étrangère à la mentalité du monde profane mais que l’on rencontre partout dans les traditions initiatiques dont nous avons connaissance, sa prise en considération – si elle veut être sérieuse –, sans pour autant perdre de vue l’extrême difficulté qu’il y a à vouloir mesurer de l’extérieur un tel ordre de choses, demanderait au moins que lui fasse pendant quelque méthode qui se montre capable, du moins en théorie, de favoriser – pour certains cas et dans des conditions déterminées – sa mise en acte; autrement, il faudrait conclure que la question se réduit à n’être qu’une «figure de style» plus ou moins ingénieuse qui ne mène nulle part et qui ne sert à rien d’autre qu’à stimuler l’auto-complaisance et à gonfler le «moi».
Comme on le comprend aisément, le sujet abordé est hérissé de difficultés sous de nombreux aspects et le fait d’en traiter, même succinctement, demanderait des développements qui déborderaient le cadre de cette étude. Malgré cela, ce qui pourra peutêtre servir notre sujet, c’est d’observer quelle est l’orientation que suivent à cet égard, d’une manière ou d’une autre, les diverses techniques de réalisation spirituelle.
En général, qu’il s’agisse de «méditation» ou de «contemplation», ou encore d’«invocation» 11 , il est possible d’affirmer que ce qui est invariablement privilégié par ces moyens n’est autre que la «concentration» 12 . Le fait que l’exercice consistant à maintenir son attention sous contrôle soit une façon d’éviter d’être ballotté çà et là par les impulsions venues du flux incessant et désordonné des pensées est un constat que quiconque – ne serait-ce que pour un instant – peut faire de lui-même. En outre, il est incontestable que cette pratique est en mesure de seconder et même d’accélérer ce «processus de démolition » dont nous parlions tout à l’heure. En dernier lieu, comme la «concentration» est méthodiquement conduite sur la base d’un symbolisme de portée universelle qui gomme à chaque fois du champ de l’activité mentale toute référence à l’ordre sensible, et compte tenu du fait que la fréquence de cette pratique peut être augmentée jusqu’à devenir courante, il nous semble que, même sans entrer dans plus de détails, il est possible de considérer qu’elle peut, à la limite, placer le sujet dans les conditions requises pour que s’opère un changement de mentalité tel que toute chose ne sera plus rapportée à sa propre individualité mais bien plutôt à sa véritable origine 13 .
En réalité, il suffit d’examiner avec un peu d’attention les diverses phases évoquées dans cette étude pour convenir qu’il est pratiquement impossible de sortir d’un semblable processus de purification dans un état identique à celui où l’on se trouvait en y entrant; ainsi, lorsqu’un tel processus a été poussé jusqu’à ses conséquences ultimes, il ne semble pas impossible d’espérer que le changement amorcé revêtira les caractéristiques d’un retournement de la façon de voir les choses: dans ce cas, on sera passé d’une vision de la réalité encore relativement fragmentaire et individuelle – puisque la complémentarité ne dépasse pas encore la sphère formelle – à une autre, d’un ordre bien différent. Cette métamorphose intellectuelle correspond précisément à ce qu’exprime, par exemple, le terme grec metanoia : ce qui est au-delà du noûs, de la mentalité individuelle 14 . Mais, un passage semblable, qui peut, vis-à-vis de celui qui l’affronte, prendre en fait les apparences d’un effrayant saut dans l’inconnu, où conduit-il?
«Toutes les doctrines traditionnelles montrent que le “mental” dans l’homme est double, suivant qu’on le considère comme tourné vers les choses sensibles, ce qui est le mental pris dans son sens ordinaire et individuel, ou qu’on le transpose dans un sens supérieur, où il s’identifie à l’hêgemôn [le Guide ou Maître intérieur] de Platon ou à l’antaryâmî [l’Ordonnateur interne] de la tradition hindoue; la metanoia est proprement le passage conscient de l’un à l’autre, d’où résulte en quelque sorte la naissance d’un “nouvel homme”; et la notion et la nécessité de cette metanoia sont, avec des formulations diverses, mais équivalentes en réalité, unanimement affirmées par toutes les traditions 15.
Ce «Maître intérieur», que Platon identifie à notre «partie la plus divine» (theiotatos), n’est pas différent de notre esprit ou intellect transcendant, qui, étant d’ordre universel, permet de connaître toutes choses de façon directe dans le domaine des principes éternels et immuables.
Analogiquement, si nous arrêtons notre regard sur la structure d’un édifice surmonté d’un dôme, on ne peut pas ne pas constater que ce n’est que par le haut de l’ouvrage, c’est-à-dire par son sommet ou «clef de voûte», que devient possible une vue d’ensemble pareillement universelle, capable d’embrasser les multiples éléments qui en font partie.
Eh bien, puisque dans notre «processus de construction de la fraternité» l’équivalent de cette «clef de voûte» correspond à ce que la Maçonnerie d’aujourd’hui appelle l’«union parfaite», on se demande alors si parler de fraternité a encore un sens, car, même s’il est vrai que ce mot est adéquat pour désigner cette tendance vers l’unité qui porte les êtres à se rassembler dans la recherche du bien commun au delà de toutes ces différences qui les séparent, il est pareillement incontestable que ce mot, se référant nécessairement à la multiplicité, n’est assurément pas adéquat pour désigner l’unité elle-même, laquelle n’admet même pas l’ombre d’une allusion à la séparativité. Raison d’être de la fraternité, l’unité constitue le principe qui la détermine et qui se reflète en elle, ainsi que la fin ultime vers laquelle elle est ordonnée. C’est justement à cause de cela qu’il est dit dans une maxime soufie: «Les relations entre deux Frères d’entre les Cûfîs ne sont pas parfaites, tant que l’un ne dit pas à l’autre: ô moi-même!» 16 ; en effet, dans un état où la multiplicité tout entière se voit dans l’Unité, comment pourrait-il subsister encore des distinctions marquées par un «tu» et un «je» 17 ?
Par ces considérations dédiées à la fraternité, thème que certains, peut-être parce que leur familiarité avec l’usage courant du terme est bien enracinée, évacuent promptement comme produit de la sphère sentimentale 18 , finissant ainsi par l’exclure des questions touchant au centre de leur propre intérêt intellectuel – ce qui rappelle cette légende maçonnique, en rapport avec la «clef de voûte», de la pierre rejetée par les constructeurs justement parce qu’ils avaient été incapables de la reconnaître –, par ces considérations, disions-nous, nous espérons avoir contribué à apporter un peu de lumière sur un autre thème: celui de la réalisation initiatique, qui intéresse manifestement tous ceux qui ne se satisfont pas du caractère virtuel de l’initiation reçue.
Et, bien qu’il soit exact qu’à l’intérieur de la Maçonnerie l’équivalent de ces moyens dont nous par- lions précédemment fasse défaut depuis longtemps désormais, cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille adopter la position de ceux qui présument que la réalisation spirituelle est le produit spécifique de quelque espèce de recette plus ou moins «magique»: il y a en tout cela une évidente confusion, à partir du moment où l’on attribue le caractère d’une cause à un simple moyen, alors que ce que l’on peut attendre de ce dernier c’est qu’il serve d’adjuvant pour se placer dans les conditions requises afin de rejoindre le but poursuivi; d’un autre côté, il ne faut pas oublier non plus que, en réalité, il n’est en fait pas question de produire quelque chose qui n’existe pas encore, mais, plutôt, d’arriver à prendre effectivement conscience de ce qui est et qui n’a jamais cessé d’être.
Pour notre part, et sans négliger d’estimer à sa juste valeur l’incontestable gravité de la perte subie, nous considérons qu’il est d’un meilleur profit d’attirer l’attention sur le fait qu’une semblable question ne porte nullement atteinte à la première partie du processus de purification examiné et, si l’on tient compte de la contradiction qu’il y a, dans la plupart des cas, à croire que l’on puisse accéder directement à la réalisation de la finalité ultime sans devoir passer d’abord par toutes les étapes liées aux caractéristiques particulières à chaque individualité, alors nous ne voyons pas pourquoi il faudrait renoncer à mettre en pratique ce dont on dispose et qui réclame en soi une capacité, un engagement et un effort certainement considérables (au point qu’on pourrait se demander combien sont aujourd’hui les candidats possédant les qualifications nécessaires pour mener à terme une telle entreprise).
Pour conclure, nous pensons qu’au lieu de gaspiller leur temps et leurs efforts sous l’emprise des mille et une suggestions qui selon toute probabilité proviennent exclusivement du désir inconscient de sauver son propre moi de la mort initiatique, les rares qui auront nourri l’intention sincère de s’engager dans un processus de réalisation spirituelle feront bien de commencer, ici et maintenant, à se consacrer entièrement à combattre en eux-mêmes la cause de toutes les oppositions qui surgissent dans leurs relations avec le monde extérieur car, si d’un côté elles se manifestent comme un facteur de division, de l’autre elles constituent au contraire une excellente opportunité de réussir à dépasser ses propres limites, car, comme le disent les Soufis: «[…] les créatures, ce sont les grands voiles qui nous séparent du Créateur, et l’accès auprès d’Allâh passe par elles 19 .
- D’après les Antichi Doveri, Costituzione e Regolamento del Grande Oriente d’Italia, 2002, p. XIII. ↩
- L’analogie établie dans les Anciens Devoirs entre l’amour fraternel et le «ciment» permet une autre interprétation, plus profonde, qui renvoie à l’Esprit: en fait, la manifestation tout entière n’existe que grâce à Son «action de présence», alors que Son retrait implique, inéluctablement, que «la chair quitte les os». ↩
- D’après les Antichi Doveri, Costituzione e Regolamento del Grande Oriente d’Italia, ibidem. ↩
- Sheikh Muhammad at-Tâdilî, «La Vie traditionnelle, c’est la sincérité», in «Études Traditionnelles», n° 349, août-septembre- octobre 1958, pp. 216-217; traduit par Antoine Broudier ↩
- Djalal-ud-dîn-Rumî, Le Livre du dedans, ch. VI; Éditions Albin Michel, collection «Spiritualités vivantes», n° 145, 1997; traduit par Eva de Vitray-Meyerovitch. ↩
- Sheikh Muhammad at-Tâdilî, ibidem, pp. 218 et 227. ↩
- L’aspect purificateur que comporte la méthode qui doit conduire à l’«union fraternelle» des initiés nous fait penser à Dante qui, précisément dans le Purgatoire, met constamment dans la bouche des «âmes» l’appellation «frate », c’està- dire «frère». ↩
- Concernant le cas particulier de ceux qui, attirés par l’oeuvre de René Guénon, veulent diriger leurs efforts dans l’orientation tracée par lui, il nous semble approprié de reprendre in extenso certaines précisions tirées d’un intéressant article de Giovanni Ponte, à commencer par une indication susceptible d’être mise en pratique y compris par tous ceux qui, n’ayant pas de rattachement initiatique, se trouvent encore dans cette étape préliminaire si difficile de la «recherche ». «Dans un certain sens, il peut déjà y avoir un aspect “opératif ” dans un travail de concentration et de purification mentale prenant pour support l’étude des doctrines traditionnelles (spécialement dans l’exposé qu’en a fait R. Guénon, en l’adaptant tout particulièrement à la mentalité occidentale): une “opérativité” certes partielle, mais susceptible ensuite de nombreux autres développements (…). Dans le domaine maçonnique, caractérisé par le travail collectif, cela peut donner lieu à une application particulièrement importante dès lors que cet approfondissement théorique peut se réaliser dans une collectivité suffisamment équilibrée et harmonique, capable en outre d’exercer une sorte d’influence équilibrante sur chacun (…). Cela ne signifie cependant pas que l’on doive minimiser l’importance des barrières et obstacles existants, et en particulier de ceux que représentent tout à la fois l’incompréhension et la fausse compréhension. Du reste, le fait même de s’y trouver confronté en toute connaissance de cause est une occasion propice pour les combattre, en soi-même et dans son propre entourage; et cela même peut indubitablement présenter un aspect “opératif” digne d’une attention particulière, bien entendu sans se faire d’illusions sur les résultats extérieurs, qui ne constituent pas en fait le but vers lequel s’orienter» (souligné par nous) (G. Ponte, «Equivoci riguardanti tipi diversi di iniziazione» in «Rivista di Studi Tradizionali», n° 51, juillet-décembre 1979, pp. 145-147). ↩
- Cela correspond à la réalisation effective du grade de Compagnon, pour qui la «pierre cubique», maintenant parfaitement taillée et polie, peut être jugée apte à occuper la place qui lui revient dans l’édifice. ↩
- A propos du symbolisme de la «clef de voûte», voir R. Guénon, Symboles de la Science sacrée, ch. XXXIX à XLV. ↩
- Si l’on considère le caractère itinérant propre aux Compagnons et aux Maçons opératifs, l’«invocation» semblerait représenter la technique la plus adaptée parmi celles que nous avons citées et, en effet, il est question d’une «invocation » particulière conservée depuis longtemps par les anciens opératifs. Voir R. Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 2, pp. 164-165. ↩
- A ce propos, voir ce qui est dit par R. Guénon dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XXII. ↩
- Comme le souligne bien Pietro Nutrizio, «La connaissance, plus que fruit d’une acquisition par l’individu, est le résultat d’un effort visant à libérer l’être des conditionnements qui constituent cette individualité» (P. Nutrizio, «Povertà e ricchezza», in «Rivista di Studi Tradizionali», n° 62-63, janvier-décembre 1985, p. 63) ↩
- Voir l’étude de A. K. Coomaraswamy «Sull’avere “l’intelletto sano”», in «Rivista di Studi Tradizionali», n° 71, juillet-décembre 1990. Dans cet article, l’auteur s’applique à rétablir la signification exacte du terme metanoia, traduit depuis longtemps et de façon réductrice par «repentir». ↩
- R. Guénon, Études sur l’Hindouisme, p. 262. ↩
- Sheikh Muhammad at-Tâdîli, ibidem, p. 216. ↩
- En vérité, le principe de la fraternité doit être considéré, en lui-même, comme se situant nécessairement au-delà de la manifestation, ce qui, dans l’Art des constructeurs, est représenté d’une façon extrêmement claire dans des ouvrages comme le Panthéon romain, où c’est le ciel ouvert qui tient lieu de «clef de voûte»; d’autre part et sans trop s’avancer n’est-il pas exact que la consanguinité qui qualifie la fraternité charnelle remonte à un principe – celui du géniteur commun – qui se situe au-delà d’elle-même? ↩
- Dante, dans Le Banquet (III, III), déclare nettement que c’est de l’amour de la vérité et de la vertu que «naît la véritable et parfaite amitié», c’est-à-dire la fraternité dont nous parlons. ↩
- Sheikh Muhammad at-Tâdîli, ibidem, p. 222. ↩
