F. Peregrino
La Lettre G n.14 - 2011
La Maçonnerie diabolisée
L’esprit de l’homme est ainsi fait qu’on le prend beaucoup mieux par le mensonge que par la vérité.
Érasme, Éloge de la Folie, 45.
Dans les trente dernières années du XIXe siècle, le monde occidental fut soumis aux contrecoups d’une résurgence aiguë du passé: le fantôme du satanisme, cette fois ressuscité pour frapper la Maçonnerie. Cette forme initiatique, la seule qui demeurait encore visiblement opérante en Occident, fut alors l’objet d’une attaque de grande envergure de la part des plus hauts représentants de l’exotérisme catholique, dans le pieux espoir de contrer ainsi l’action réformatrice exercée à cette époque par les forces vives de la société contre le pouvoir temporel de Rome; action qui, à leurs yeux, résultait d’un complot fomenté par l’«adversaire» qui aurait utilisé l’organisation traditionnelle mentionnée pour le mettre à exécution 1 . De là jaillit contre cette dernière un torrent d’épithètes retentissantes parmi les plus infâmes – «secte néfaste», «peste», «lèpre» –, qui lui furent réservées dans près de deux cents documents par Pie IX et Léon XIII qui, dans son encyclique, alla jusqu’à la taxer de «cité de Satan»!
Il convient toutefois de dire que les motifs d’ordre contingent n’expliquent de toute façon pas pourquoi les autorités ecclésiastiques ont spécialement choisi la voie d’une accusation de satanisme, d’autant qu’en agissant ainsi elles rompaient ouvertement avec l’orientation jusque-là suivie par leurs prédécesseurs, qui avaient explicitement basé leur condamnation sur le secret maçonnique 2 . C’est pourquoi cette question reste inexplicable, à moins de penser que les véritables raisons de la première excommunication, au lieu de concerner ce secret, aient résidé dans la formule sybilline «pour d’autres raisons que Nous connaissons, justes et légitimes». Cette supposition est loin d’être infondée, puisqu’elle est confirmée par les prises de position qu’expriment aujourd’hui encore d’éminents prélats, qui n’hésitent pas à affirmer clairement que, malgré toutes les tentatives de rapprochement avec l’Église catholique, l’inconciliabilité demeure parce qu’en réalité elle découle du caractère initiatique de la Maçonnerie, dont les «rites ésotériques se superposent aux rites de l’initiation chretienne, c’est-à-dire aux sacrements» 3 . Lorsqu’on a affaire à de tels discours, toute incertitude disparaît et l’on se remémore les conclusions auxquelles parvint Giovanni Ponte dans son examen des faits relatifs à la bulle de 1738 – qui, rappelons-le, à un an d’intervalle aurait même pu comporter la peine de mort. Voici les conclusions évoquées : «Il ne semblerait donc pas exagéré de penser que, comme le montrera plus clairement encore la suite des événements, un pouvoir de suggestion se soit mis à l’oeuvre afin de frapper, écraser ou déformer de toutes les manières une possibilité initiatique occidentale exceptionnelle, restée accessible malgré tout. Et il ne devrait pas être difficile de déceler, dans l’amplification de l’obtuse hostilité ecclésiastique vis-à-vis de l’initiation maçonnique, l’un des chefs-d’oeuvre de la contre-initiation en Occident» 4 . Et l’on ne devrait pas non plus s’étonner, ajouterons-nous, du fait que – à partir de 1739 – des histoires invraisemblables commencèrent à circuler, pimentées des détails les plus obscènes sur ce qui se passait prétendument au cours des cérémonies maçonniques, histoires fabri-quées de toutes pièces sur la base de dépositions induites par l’Inquisition 5 .
Si nous avons mis l’accent sur ce dernier point, c’est parce que des choses de ce genre sont le symptôme distinctif d’une maladie qui a trop longtemps empoisonné la pensée de l’Occident. Pour en donner une idée, il suffira de prendre quelques exemples dans la foison des documents dont l’histoire abonde malheureusement. Le premier remonte à la fin du XIIe siècle et est cité par Norman Cohn : «Autour de 1190, l’historien anglais Walter Map, ou Mapes, qui vécut longtemps en France, décrivit des rencontres d’hérétiques qu’on supposait avoir lieu dans diverses provinces françaises, notamment en Aquitaine et en Bourgogne. Il expliqua qu’un énorme chat noir serait descendu dans l’assemblée par une corde qui pendait du plafond; entre-temps les lumières se seraient éteintes et tous se seraient précipités pour adorer le chat – qui était, évidemment, Satan – en le baisant de façon obscène. À partir de ce moment-là, l’idée de l’adoration physique d’un Satan personnifié devait devenir partie intégrante du stéréotype populaire de l’hérétique. En 1233 le pape Grégoire IX publia une bulle qui décrivait comment Satan serait apparu, au cours des réunions des hérétiques d’Allemagne, sous les apparences d’un chat noir, ou d’une grenouille, ou d’un crapaud ou encore d’un homme velu ; et comment la compagnie lui aurait donné des baisers obscènes, pour se livrer ensuite à des orgies et des dépravations» 6 . On retrouve le même genre d’accusations ignobles dans un ancien manuscrit destiné à illustrer les erreurs imputées aux Cathares ; M. Alfonso di Nola le cite en ces termes : «le diable, dans le lieu de l’assemblée, in loco synagogae, apparaît tantôt sous l’aspect d’un chat noir, tantôt sous celui d’un homme. Encore plus explicite – observe M. di Nola – est ce qu’a déclaré Alain de Lille sur l’inspiration diabolique du catharisme […]. [Selon lui] l’adepte cathare, après avoir juré fidélité au diable, rend hommage à son nouveau seigneur en le baisant “in culo vel ano”» 7 . Voilà qui ne surprendra peut-être pas trop nos lecteurs s’ils se souviennent de ce que nous disions dans un article précédent à propos de la série des questions-accusations auxquelles furent soumis les Templiers au début du XIVe siècle : l’une d’entre elles, en effet, présupposait – comme par hasard – que le néophyte fût baisé précisément sur le «derrière» ; il n’est donc pas difficile de comprendre l’iniquité d’une semblable imputation, quand on constate à quel point ce même genre d’idées bizarres 8 est récurrent. Mais ce n’est pas tout, bien au contraire, puisqu’en réalité la grande vague des procès en diablerie, qui devait frapper l’Europe pendant plusieurs siècles, ne commença à déferler que plus tard : c’est seulement vers 1335, en effet, que l’Inquisition, poursuivant une guerre sans merci contre l’hérésie, donna finalement le coup d’envoi à la chasse aux sorcières. Alors, profitant d’anciennes croyances populaires – explique N. Cohn –, les inquisiteurs façonnèrent «le stéréotype de la sorcière à l’image d’un homme ou d’une femme volontairement entrés au service de Satan et recevant en échange le pouvoir de nuire aux biens, à la santé ou à la vie des autres hommes. De surcroît, ils conçurent l’idée fantastique du sabbat des sorcières : ce que certains historiens avaient jusque-là imputé aux hérétiques […] fut dès lors officiellement attribué aux sorcières […]. Ainsi les inquisiteurs donnèrent-ils vie à l’idée imaginaire d’une secte mystérieuse, douée de pouvoirs surnaturels qui, sur ordre de Satan, menait une guerre incessante aux chrétiens et au christianisme» 9 [souligné par nous]. Il ne faut donc pas s’étonner de voir se répéter la même pratique impie, cette fois attribuée à la «sorcière» qui, arrivée au sabbat, devait saluer Satan par le «baiser honteux», comme illustré ensuite dans le Compendium maleficarum de Francesco Guaccio.
Peut-être ne sera-t-il pas inutile de rappeler ici le témoignage de l’un des nombreux initiés qui durent affronter personnellement ces temps sombres. Le personnage dont nous voulons parler est Rabelais, dont nous exposerons la pensée en reprenant un passage du livre que Michail Bachtin lui a consacré. Comme l’observe l’auteur, Rabelais termine le prologue de son Tiers Livre par une série d’invectives extrêmement vives et enlevées : en effet, il «fait ici allusion aux dénonciations, aux calomnies et aux persécutions des agélastes contre la vérité. Il emploie une invective très curieuse : ces ennemis viennent-ils “icy culletans articuler mon vin […]”. Le verbe articuler signifie “critiquer”, “accuser”, mais Rabelais y entend le mot cul et donne à ce verbe un caractère injurieux et humiliant. Afin de transformer le verbe articuler en injure, il l’accorde avec cul : et c’est précisément pour cela qu’il fait usage du mot culle-tans. Dans le dernier chapitre du Pantagruel cette invective est développée de façon plus détaillée. L’auteur parle des moines hypocrites, qui passent leur temps à lire les “livres Pantagruelicques” […] pour les calomnier et les dénoncer, et il explique: “sçavoir est articulant, monorticulant, torticulant, culletant, couilletant et diabliculant, c’est-à-dire callumniant”» 10 .
Au-delà de ce cas spécifique, odieux d’un certain côté mais éclairant 11 , il faut dire que la diabolisation fut instrumentalisée afin de réprimer toute diversité présente au sein du monde occidental et d’imposer une vision exclusiviste. En effet, pour soutenir cet «idéal» à rebours, les représentants du christianisme tombés en déchéance n’hésitèrent pas à englober des ethnies entières dans leurs accusations: c’est pourquoi ces siècles obscurs virent les bohémiens et les juifs partager le triste sort initialement réservé aux «hérétiques» puis aux «sorcières» et aux «magiciens noirs», au point que résider en Europe fut pour eux un long martyre. La bourrasque qui s’était atténuée 12 vers le XVIIIe siècle reprit force dans les dernièresannées du siècle suivant: l’ouvrage de Gougenot des Mosseaux, Le juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, publié en 1869, fut à la source d’une nouvelle vague d’antisémitisme. «Des Mosseaux était certain – dit N. Cohn – que le monde était entre les mains d’un mystérieux groupement d’adorateurs de Satan, qu’il appelait “juifs cabalistiques”. Il imaginait qu’il existait une religion démoniaque secrète, un culte systématique du mal, fondé par le Démon depuis les origines du monde. Les grands maîtres du culte étaient les juifs, que Des Mosseaux définissait comme “représentants sur terre des esprits des ténèbres”; parmi ceux qui les avaient aidés à répandre le règne du Démon dans le monde on comptait les hérétiques du Moyen Âge, les Templiers et, plus récemment, les Maçons. Le culte était centré sur l’adoration de Satan, symbolisé par un serpent ou un phallus ; ses rites consistaient en orgies érotiques incroyablement effrénées, entrecoupées de moments où les juifs tuaient des enfants chrétiens pour utiliser leur sangà des fins magiques. Le livre prétendait démasquer un complot juif visant à dominer le monde entier à travers le contrôle des banques, de la presse et des partis politiques : on supposait que cela aussi était fait au nom et à l’aide de Satan» 13 [souligné par nous].
Cela nous ramène au point de départ de notre étude que nous pouvons maintenant poursuivre sur la base des nouveaux éléments apportés: le lecteur pourra ainsi évaluer de façon plus pondérée la nature et la portée de la campagne anti-maçonnique que nous avons mentionnée. Si le plan de diabolisation conçu pour frapper à mort la Maçonnerie fut mis en oeuvre en 1873, c’est avec l’encyclique Humanum genus de Léon XIII que les efforts allaient se multiplier ensuite; en effet, sa publication en 1884 fut suivie d’une quantité de pamphlets habilement diffusés de façon graduelle et destinés à en exploiter les contenus antimaçonniques de toutes les manières possibles. Sur la lancée, on n’eut aucune hésitation à aller jusqu’à utiliser les prestations d’un fraudeur comme Léo Taxil, aussitôt recruté après vérification de sa «conversion» d’ailleurs nécessaire vu les antécédents anticléricaux de cet écrivaillon. C’est ainsi que débuta, à partir de 1885, la carrière antimaçonnique de celui qui allait devenir peu après le meilleur élément de la campagne en question grâce aux mensonges les plus effrontés, allègrement accueillis par les autorités catholiques. Par la suite et durant à peu près douze ans, il lancera ses flèches contre la Franc-Maçonnerie, produisant pamphlets sur pamphlets, d’une plume spécialement aiguisée pour provoquer des réactions surtout émotives, bien conscient qu’il était de l’efficacité de cette tactique pour avoir prise sur les masses. Nous ne pouvons nous arrêter trop longuement sur cette affaire qui demanderait tout un article à elle seule; il suffira de donner quelques détails afin que le lecteur intéressé sache quel est le vrai visage de la mystification taxilienne. Ainsi, parmi les nombreuses mystifications échafaudées par Taxil avec ses dignes associés et leurs principaux imitateurs, il n’y a que l’embarras du choix : depuis le «téléphone infernal» par lequel sont transmis chaque matin les ordres de Lucifer en personne, en passant par l’infâme manie de voltiger dans les cieux d’Europe «sur les ailes de Satan», jusqu’aux mélodies jouées au piano par un… «crocodile ailé»! Voilà le genre de brûlantes révélations qui remplissaient les pages des publications destinées aux croyants, et qui furent démenties ensuite de façon rocambolesque par Taxil lui-même face à une salle comble. Le retour de flamme de la diabolisation ayant été éteint une fois pour toutes avec la théâtrale et vibrante repentance de leur ingrate primadonna, il ne restait plus aux promoteurs de cette ignoble entreprise qu’à battre en retraite et panser leurs plaies.
Or, les conséquences d’une semblable propagande – qui dura vingt-quatre ans au total – ne pouvaient qu’avoir une incidence délétère sur la Maçonnerie, notamment sur la Maçonnerie «latine». Ainsi, après quatre ans d’hésitation vis-à-vis de l’encyclique de Pie IX, qui avait attribué pour la première fois ex cathedra l’Ordre à Satan, le Grand Orient de France déliait ses membres de l’obligation de croire en l’Être Suprême. La réforme se produisit précisément au moment où cette Obédience s’apprêtait à descendre sur le terrain politique, ce qui préludait ainsi à ce qui devait arriver plus tard, lorsque les intérêts contingents commencèrent peu à peu à prévaloir sur la conscience du but initiatique. Denys Roman rappelle en effet qu’au début du XXe siècle il avait déjà fallu s’occuper du cas de certaines «Loges ultra-rationalistes […], [qui] simplifiaient le rituel ou même ne s’en servaient plus guère, le considérant comme appartenant à une période dépassée. D’autres avaient supprimé les décors – tabliers et cordons – pour les remplacer par un simple insigne» 14 . Les choses n’étaient pas meilleures en Italie, puisque le Grand Maître du Grande Oriente d’Italia se voyait à son tour contraint à décider «l’accélération du processus de politisation totale de l’Ordre» 15 . À ce propos Aldo Mola illustre très bien la situation: «Des simplifications ou plutôt des condensés initialement circonscrits aux limites d’une concession exceptionnelle à d’apparentes “raisons de force majeure […], avaient peu à peu généré, vis-à-vis du rituel, l’intolérance, le mécontentement et même le mépris que l’on réserve, en forme de sarcasme, à ce que l’on ne connaît pas pleinement. Des cas comme celui d’Errico Malatesta – qui fut, sur demande, reçu en loge avec dispense de présenter de “ridicules preuves d’initiation”, comme ce fut dûment consigné, à la consternation de ceux qui en avaient et en auraient présenté – se firent de plus en plus nombreux au point de devenir quasiment la norme, notamment pour les récipiendaires les plus connus dans le monde profane, coutumiers d’illuminations subites très intenses sur la voie de la Vraie Lumière ; c’est également ce qui se passait à la même période en France, en Espagne et dans beaucoup d’autres pays, surtout de tradition “latine”» 16 [souligné par nous]. Ce fut donc dans cette phase critique, où les préoccupations d’ordre contingent prirent une importance considérable pour faire face aux calomnies, que les obédiences latines subirent une dégénérescence de l’esprit initiatique; et, si l’on peut parler d’une dégénérescence et non d’une véritable perte – contrairement à ce qui est arrivé dans le cas de la Charbonnerie –, c’est parce que, en dépit de l’état du monde, ces obédiences ont toujours conservé une certaine conscience de leur caractère initiatique. Ce n’est donc pas sans motifs profonds que René Guénon, soulignant que la véritable raison d’être du symbolisme se situe au-delà des conceptions sociales et politiques, pose cette question éloquente: «N’est-ce pas là, précisément [dans la prédominance de ces conceptions], ce qui a fait perdre à la Maçonnerie moderne la compréhension de ce qu’elle conserve encore de l’ancien symbolisme et des traditions dont, malgré toutes ses insuffisances, elle semble être, il faut bien le dire, l’unique héritière dans le monde occidental actuel?» 17. Voilà donc quelle a été la plus nuisible des conséquences de l’exécution d’un plan anti-traditionnel comme celui que nous avons examiné. Il ne faut toutefois pas croire que cette blessure ne puisse être guérie en quelque façon, puisque, dans le cas contraire, toute l’oeuvre de R. Guénon, celle de nos prédécesseurs, et même la nôtre, n’auraient aucun sens.
Du côté catholique, ceux à qui le cynique coup de théâtre taxilien coûta le plus cher furent les nombreux membres du bas et du haut clergé qui en avaient cautionné les extravagantes révélations: tombés d’un coup dans le ridicule, ils durent dès lors adopter une attitude beaucoup plus prudente. Toute cette affaire eut cependant des répercussions beaucoup plus étendues et d’un ordre plus profond. D’une part, elle contribua à encourager une grande partie de l’opinion publique catholique à adopter, en pratique et inconsciemment, une mentalité moderniste. R. Guénon évoque précisément cette question dans un de ses premiers ouvrages: «Il est convenu qu’on ne peut parler du diable sans provoquer, de la part de tous ceux qui se piquent d’être plus ou moins “modernes”, c’est-à-dire de l’immense majorité de nos contemporains, des sourires dédaigneux ou des haussements d’épaules plus méprisants encore; et il est des gens qui, tout en ayant certaines convictions religieuses, ne sont pas les derniers à prendre une semblable attitude, peut-être par simple crainte de passer pour des “arriérés”, peut-être aussi d’une façon plus sincère. […]. Sans doute une certaine prudence est souvent nécessaire, mais prudence ne veut pas dire négation a priori, et sans discernement; pourtant, on doit dire, à la décharge de certains milieux catholiques, que le souvenir de quelques mystifications trop fameuses, comme celle de Léo Taxil, n’est pas étranger à cette négation: on s’est jeté d’un excès dans l’excès contraire; si c’est encore une ruse du diable de se faire nier, il faut convenir qu’il n’y a pas trop mal réussi» 18. D’un autre côté, on ne peut douter que les divagations taxiliennes laissèrent des traces chez les catholiques dont une grande partie s’était laissé envahir par des émotions restées vivaces et commençait à voir dans la Franc-Maçonnerie une sorte de «contre-église» de nature infernale. Dans un tel climat de répulsion générale face à cette voie initiatique, même ceux qui nourrissaient quelque aspiration à une connaissance capable de dépasser les simples apparences et possédaient les qualifications requises s’en détournèrent du fait d’un tel conditionnement. Et c’est encore là une des conséquences déplorables de ce cas extrême de diabolisation enregistré par l’histoire occidentale.
Il ne nous reste maintenant qu’à éclaircir en quelques mots l’acception traditionnelle du terme «démon», désormais entendu en Occident, et depuis longtemps, au sens de simple bête noire afin de préserver des privilèges de classe. Ce mot vient du grec daimôn qui avait, à l’origine, une double acception: l’une inférieure ou cosmologique, et l’autre supérieure ou métaphysique, de sorte qu’on parlait respectivement de Kakos Daimôn et d’Agathos Daimôn; il s’agit, en somme, de la distinction entre le moi et le Soi, universellement exprimée par les différentes traditions, ce «moi» n’étant autre que le reflet ténébreux et inversé du «Soi». On peut alors comprendre que le démon n’est nullement une puissance extérieure à l’homme, mais qu’au contraire il s’identifie avec la volonté d’existence individuelle de ce dernier ; tant que ce moi persiste dans sa rébellion, il ne trouvera jamais la paix, puisque le combat ne s’achèvera que lorsque le Christ pourra vaincre l’Antéchrist; l’ordre étant ainsi rétabli en soi-même, on pourra dire, avec Saint Paul: «Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi» (lettre de saint Paul Apôtre aux Galates, 2-20). Il s’agit en somme de la même idée que celle qu’on retrouve dans la formule rituelle maçonnique bien connue selon laquelle «le Compas est maintenant superposé à l’Équerre». Il ne faut donc pas s’imaginer que le Démon soit une personne, éventuellement dotée de cornes et de queue, un serpent ou un dragon 19 , mais plutôt une véritable «légion», c’est-à-dire une multitude de personnifications présupposées, dont chacune peut en réalité être délivrée et régénérée, comme l’affirment toutes les traditions et comme Origène l’avait soutenu ; et cela pour la simple raison que cette figure ne représente, selon saint Augustin, rien d’autre que la «privation du bien».
Qu’il existe des esprits craintifs qui préfèrent croire passivement à ce qu’autrui leur raconte au lieu de faire l’effort d’appréhender les choses telles qu’elles sont en réalité, c’est malheureusement un fait; et c’est précisément cette attitude qui a permis que l’entreprise de suggestion dont nous parlions se propage. Nous ne pensons cependant pas que nos lecteurs appartiennent à cette catégorie, et c’est précisément pourquoi nous avons exprimé les faits sans ambages – mais brièvement afin de laisser à chacun l’opportunité d’approfondir lui-même cette question. Conscient du fait que toute défaillance par rapport à la vérité, ne serait-ce que par omission, est une trahison, ou plutôt équivaut à une inversion de la vérité, c’est-à-dire au mensonge, nous sommes étranger aux affabulations conçues à la légère par ceux qui, véritables aveugles en esprit, ne sont mus que par le désir d’avoir le dessus à n’importe quel prix. Et si nous avons pris la décision d’aborder un sujet de ce genre, si éloigné des thèmes dont nous nous occupons généralement de préférence, c’est pour apporter notre modeste contribution à ce que les générations futures n’aient plus jamais à être accablées de violences indignes par des individus semblables à ceux qui, pendant près de neuf siècles, furent capables de déchaîner contre les initiés en général et enfin contre les Francs-Maçons en particulier l’absurde accusation d’être des «serviteurs de Satan».
- «Cela démontre que tout est dirigé et organisé par une influence unique qui ne peut être que celle de l’adversaire éternel de Dieu, le Diable. C’est lui qui ourdit la première trame de cette toile dans ses cliques de séides, dits Francs-Maçons, et petit à petit la tressa et la déploya». C’est en ces termes que Pie IX s’adressait au maire de Taubaté, d’après ce que rapporte A. Mola dans son ouvrage Storia della Massoneria italiana, Bompiani, Milan, 1994, p. 169. ↩
- À vrai dire, le mobile en question semble inconsistant, comme le remarque G. Ponte dans son étude intitulée «L’iniziazione massonica nel mondo moderno» (cf. «Rivista di Studi Tradizionali» n° 32, Turin, 1970, pp. 113-114). Nous en reproduisons ici un passage à l’attention du lecteur: «Pour justifier la condamnation, la bulle même de Clément XII dénonce quasiment comme un crime la discipline du secret; ce secret, au lieu de faire penser, comme il aurait été naturel, à la “disciplina arcani” initiatique jadis prônée par les Pères de l’Église (…), donne lieu à un jugement plié au “sens commun” le plus grossièrement profane : “s’ils n’avaient rien à cacher ils ne détesteraient pas autant la lumière”, c’est-à-dire divulguer leur secret. Que se serait-il donc passé si, dans les premiers temps du Christianisme, les catéchumènes avaient appliqué ce beau raisonnement à leurs ministres?» ↩
- D’après «Religione e Massoneria», texte présenté par Mgr E. Corecco, évêque de Lugano, à l’occasion du «Congrès sur l’état, la religion et la maçonnerie» organisé en 1994 à Lugano par la Loge «Signa Hominis N. 60». ↩
- Cf. article cité supra, note 2, p. 115. ↩
- A. Mola rapporte (op. cit., p. 85) qu’un évaporé comme O. Minnerbetti avoua aux inquisiteurs que «les Loges encourageaient des pratiques de masturbations réciproques et des raffinements sodomites» ! ↩
- D’après N. Cohn, «Il mito di Satana», paru dans La Stregoneria, présenté par M. Douglas, Einaudi, Turin, 1980, pp. 41-42. ↩
- D’après Alfonso di Nola, Il Diavolo (Le Diable), Newton Compton, Rome, 1991, pp. 256-257. ↩
- Voir à ce propos notre étude sur «La fin des Templiers et ses conséquences», parue dans «La Lettre G» n° 5, Équinoxe d’Automne 2006. ↩
- D’après n. Cohn, «Il mito di Satana», paru dans La Stregoneria, op. cit., p. 44 ↩
- D’après M. Bachtin, L’opera di Rabelais e la cultura popolare, Einaudi, Turin, 1995, p. 188 (Pantagruel, Roy des Dispsodes, ch. XXXIV, «La conclusion du présent livre et l’excuse de l’auteur»). ↩
- Sur le caractère répugnant de ce que qui a été rapporté, les faits se montrent très éloquents. Il ne nous reste qu’à rappeler à nos lecteurs ce qu’écrivait R. Guénon sur cet aspect particulier : «(…) si le diable peut être théologien quand il y trouve avantage, il peut aussi, et a fortiori, être moraliste, ce qui ne demande point tant d’intelligence; (…)». Et encore: «À ce propos, il y a encore une autre remarque à faire: c’est que les milieux où l’on éprouve le besoin de prêcher la morale en toute circonstance sont souvent les plus immoraux en pratique; qu’on explique cela comme on voudra, mais c’est un fait; pour nous, l’explication toute simple, c’est que tout ce qui touche à ce domaine met en jeu inévitablement ce qu’il y a de plus bas dans la nature humaine; ce n’est pas pour rien que les notions morales de bien et de mal sont inséparables l’une de l’autre et ne peuvent exister que par leur opposition» (cf. L’Erreur Spirite, Éditions Traditionnelles, 1977, ch. X, «La question du satanisme», p. 316). ↩
- L’apogée de la chasse aux sorcières eut lieu en pleine Guerre de Trente Ans: en effet, c’est en connexité avec la reconquête catholique que les procès en sorcellerie se multiplièrent. À l’époque on prit spécialement pour cible les Rose-Croix: par exemple, dans son livre paru en 1623, le jésuite F. Garasse affirme que «certains Rose-Croix ont été récemment condamnés comme sorciers à Malines» et il exprime la ferme conviction «qu’ils méritent tous le supplice de la roue ou de la potence. Malgré une dévotion apparente, il s’agit de perfides sorciers, dangereux pour la religion et pour l’État» (souligné par nous) (d’après F. Yates, L’illuminismo dei Rosa-Croce, Einaudi, Turin, 1976, p. 125). ↩
- D’après N. Cohn, «Il mito di Satana», paru dans La Stregoneria, op. cit., p. 47. ↩
- D. Roman, Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles, Paris, 1995, ch. XVI, p. 219. ↩
- D’après A. Mola, Storia della Massoneria italiana, op. cit., p. 221. ↩
- Ibidem, p. 269. ↩
- R. Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Éditions Traditionnelles, Paris, 1971, tome I, «À propos des Constructeurs du Moyen Âge», p.16. ↩
- R. Guénon, L’Erreur Spirite, op. cit., ch. X, pp. 301-302. ↩
- À propos de cette obsession tout occidentale pour le dragon ou le serpent, il est utile de rappeler ce qu’écrit R. Guénon dans son article consacré à «Sheth», qui constitueactuellement le chapitre XX des Symboles de la Science sacrée (nrf Gallimard, 1977): «On pourrait dire que la sorcellerie est faite des vestiges des civilisations mortes; est-ce pour cela que le serpent, aux époques les plus récentes, n’a presque plus gardé que sa signification maléfique, et que le dragon, antique symbole extrême-oriental du Verbe, n’éveille plus que des idées “diaboliques” dans l’esprit des Occidentaux modernes?» ↩
